Mener la transition écologique et culturelle en évitant la féodalité et la guerre civile

Le pilotage de la transition écologique (dans le meilleur des cas) et la gestion des effondrements à venir (au pire) constitue un exercice de haute voltige, minutieux et particulièrement sensible dans nos sociétés d’opinion et d’individualisme. La détérioration du climat, la déplétion des ressources, la raréfaction de l’énergie disponible sont des tendances inéluctables extrêmement conflictogènes pour notre civilisation, fondée sur un climat stable et une abondance en apparence sans fin, dont un des buts principaux est le raccourcissement du temps et de l’espace. Cette conflictualité générée par une montée de multiples tensions vaut tout autant entre nations et continents qu’entre entités et peuples à l’intérieur des frontières, et est aujourd’hui largement relevée et analysée par les armées des grands pays et institutions internationales de sécurité. En réponse, les changements systémiques attendus pour réduire et s’adapter au changement climatique, et pour mener une transition digne de ce nom, sont profonds. Bien sûr ils sont de nature économique, politique et technique, mais aussi collective, culturelle et psychologique, correspondant à ce qu’on appelle en général le « facteur humain » qui complexifie le pilotage des évènements.

Car changer de culture, c’est changer le for intérieur des consciences, des croyances, des désirs intimes et des espérances que chacun place en la vie. Voilà qui constitue le plus grand défi auquel nous devons faire face, mais aussi potentiellement le plus violent. Et pourtant, cette transformation culturelle doit être menée à la fois sans violence ni contrainte dictatoriale (ce serait mieux), et tambour battant car « en même temps », nous n’avons plus le temps. C’est tout l’art de la retraite d’un champ de bataille : éviter de se faire dérouiller (encore plus) quand on est déjà en train de se faire dérouiller, en évitant d’un côté la débandade catastrophique, de l’autre une lenteur d’exécution dommageable.

Le chemin qui s’ouvre devant nous est donc sinueux, ardu, pentu mais aussi parsemé de fausses bonnes idées, d’espoirs mal placés et de roses épineuses. Les livres d’histoire dont je suis friand sont remplis de leçons, des sages décisions pacificatrices aux guerres civiles qui auraient pu être évitées, mais il me semble que nous ne les écoutons pas suffisamment. Saisi de ressentis empiriques, d’observations non quantifiables et d’une prise de pouls je l’espère lucide mais pas scientifique de la société, je vais essayer dans cet article de coucher sur le papier les quelques grands risques que je perçois dans la mise en œuvre de la transition écologique, sans remettre en question son bien-fondé. Pour le bien commun, il m’a semblé utile de revenir sur deux tendances lourdes auxquelles nous devons être vigilants, en particulier les militantes et militants du climat que nous sommes, pétris de bonnes intentions mais maniant parfois des concepts et des espoirs aux conséquences détonantes. En l’occurrence, j’aimerais vous parler de féodalité et de guerre civile.

Décentralisation, localisme, autogestion : gare au retour masqué de la féodalité

La transition écologique porte en son sein un retour au localisme, à la petite échelle, à la production et consommation locales, et à une prise de décision au plus près du terrain. Défiants face à une mondialisation gommant les cultures et une industrie de masse écrasant l’artisanat et la délicatesse, les transitionneurs multiplient les éco-villages, les oasis et autres éco-lieux, en général en zone rurale peu dense, se peuplant d’individus ayant à juste titre compris que l’avenir des (grandes) villes est très compromis, et qu’il va être nécessaire de redevenir producteurs de nos subsistances. Prenant à rebours une représentation élective sans doute à bout de souffle, ces communautés privilégient l’autogestion et nourrissent parfois une certaine défiance envers l’État et l’existence d’une autorité centrale, laquelle n’a certes pas encore pris la mesure des évènements, et n’accompagne pas les projets « alternatifs » pourtant salutaires (voire les observe d’un mauvais œil). L’espoir d’une société future devenue « anarchique » au sens politique du terme, c’est-à-dire sans État, le souhait d’une non-Nation de « citoyens du monde » devenue puzzle de communautés soudées mais indépendantes, font souvent partie de l’imaginaire des écolos « de base ». Cet imaginaire est en effet séduisant mais postule l’absence de perturbateurs (notamment extérieurs), et considère que des centaines voire des milliers de communautés pourront s’entendre, échanger et régler leurs éventuels conflits sans montée aux armes ni autorité centrale forte. Déçus par l’État, une part des écolos et activistes s’en détournent définitivement.

Ce panorama rapide de l’imaginaire écolo est à mettre en relief avec un autre phénomène, institutionnel, qu’est la décentralisation à la française enclenchée dans les années 1980. Le transfert de compétences aux collectivités locales répond pour sa part à un besoin légitime de rapprocher la prise de décision et l’exercice concret du pouvoir du terrain. Ce besoin de proximité conduit à donner le droit aux collectivités locales de s’administrer librement dans un cadre préétabli, afin d’adapter les politiques publiques aux territoires concernés. Pas sot sur le principe… Néanmoins, un bug malsain se cache à mon sens dans l’assimilation croissante entre besoin de proximité et décentralisation, laquelle confie des prérogatives aux collectivités locales et non à l’État (pour lequel on parle de déconcentration). Si le mille-feuille territorial est régulièrement pointé et pourfendu à tort et à travers, on oublie surtout très souvent de commenter que l’État perd petit à petit ses relais, depuis des Ministères plus ou moins bien dotés mais capables de donner un cap, vers des Préfectures qui ne peuvent pas tout voir ni contrôler, avec une multitude d’élus locaux devenant chacun des obstacles potentiels en travers des directives nationales (communes, intercommunalités, départements, régions… avec leurs envies et politiques propres). S’il est aujourd’hui naturel d’avoir des élus régionaux, est-il bien raisonnable que de tels échelons, aux compétences variées et structurantes (développement économique, formation professionnelle, planifications en matière de transition écologique) ne soient pas des échelons placés aux mains de l’État par souci de cohérence des politiques publiques ? (Retrouvez d’autres propositions dans cette note très documentée signée de l’Institut Rousseau sur l’organisation territoriale)

On repassera pour une énième réforme institutionnelle, mais ces deux tendances (défiance vis-à-vis de l’État chez certains écolos, et décentralisation morcelante et démembrante du pouvoir) me font régulièrement flairer des odeurs de féodalité dans l’air : copinages, arrangements et échanges de bons procédés et de postes dans les multiples intercommunalités d’un territoire, concurrence généralisée des collectivités pour être plus « attractives » les unes que les autres, cumul et succession sans fin de mandats locaux, contre-pieds et orientations contradictoires à celles de l’État et de la réglementation nationale, défiance morale vis-à-vis du pouvoir central… certaines villes de France affichent de plus en plus fièrement leurs armoiries d’ancien régime, ainsi que leurs airs de baronnie à la faveur d’un Maire devenu star locale ne voulant plus lâcher son trône. On ne peut pas non plus dire que le patriotisme soit l’idée la plus véhiculée au sein des mouvements écolos.

La féodalité n’a rien d’un système politique très enviable : morcellement délirant de la carte administrative, guerre (ou conflits) de tous contre tous, incapacité d’un pouvoir central à se financer et mener des politiques globales sans d’âpres et interminables négociations, pouvoir écrasant de grands féodaux et intrications de clientèles, dominations et rapports d’alliances sans fin… il aura fallu des siècles et des siècles pour qu’un pouvoir central émerge en France et mette de l’ordre dans un système politique désorganisé, égotiste et hautement conflictogène. Des siècles pour uniformiser utilement la langue, la culture, les poids et mesures, le droit et créer un sentiment d’adhésion à la France et à un destin national vecteur d’action concordante. Ce que la monarchie depuis l’avènement des capétiens a réussi à construire, la Révolution de 1789 l’a parachevé, et nous en jouissons depuis deux siècles environ, à tel point qu’un Président de la 5ème République n’a pas à rougir devant un monarque d’ancien régime tant ses pouvoirs sont en réalité bien plus immenses. Faut-il, en 50 ans, casser ce que 1 000 ans de guerres et de sang versé sont parvenus à construire ?

Je crois que le besoin d’identité est inné et pressant : homo sapiens s’ancre toujours dans un territoire auquel il s’adapte en créant sa propre culture, ses traditions… et les écologistes sont aujourd’hui pris en tenaille entre d’un côté la contestation d’une mondialisation déculturée effaçant les peuples (et donc la défense de cultures ancrées dans un territoire identifiable voire délimité), et le rejet des thématiques identitaires souvent considérées comme secondaires et de droite (notamment par les internationalistes qui ne se reconnaissent pas dans la Nation). Dur dur… Et il est vrai que la construction de nos États Nations européens nous a fait croire que l’uniformisation culturelle totale était possible et souhaitable : les dernières années écoulées en Europe nous montrent bien le contraire, à la faveur de résurgences des langues régionales, des volontés de sécessions de grandes régions et d’îles, du maintien de traditions locales fortes virant à des velléités d’autonomie… Si l’uniformisation complète n’est pas plus souhaitable que la féodalité moyenâgeuse, la frontière est très étroite entre fierté louable d’un terroir, et braise identitaire qui divise et éloigne.

Si une bonne part de l’écologie porte bien le message d’un retour aux sources culturelles, l’affirmation des spécificités locales, l’autogestion défiante vis-à-vis de l’État, ayons bien conscience que la transition écologique est un domaine qui aura besoin d’un État fort, clair dans ses directives, mettant ses moyens humains et financiers au service de cette nécessité urgente, tant afin de faire plier industries récalcitrantes (fini les SUV?), que pour mobiliser les collectivités locales (on se bouge pour la réduction des déchets?), savoir imposer des restrictions et rationnements (plus d’essence à la pompe?), répartir des ressources rares (technologies de pointes pour la médecine mais fini les montres connectées?), et maintenir l’ordre (ouh le gros mot!). Toute bonne conférence écolo passe au moins quelques minutes à débattre de la « bonne échelle » d’action (locale, nationale, européenne, mondiale?) : sans épuiser ce débat sans fin, ma conviction est que la transition ne peut pas se faire sans État fort, stratège, arbitre, garant de la sécurité intérieure et extérieure (sur ce dernier point, je doute par exemple fortement de la pertinence de l’existence de polices municipales…). L’autogestion, si elle peut être animée d’un esprit sain de débrouillardise et de résilience, ne viendra pas à bout à elle seule de tous nos maux. La crise du covid-19 l’a bien démontré, c’est l’État qui a pu gérer la crise (à défaut de l’avoir bien anticipée et préparée certes…) : répartition des malades, usage des moyens militaires, augmentation rapide des lits disponibles, instructions claires à la population et usage massif des polices, etc. L’avenir nous permettra de commenter à foison ce qui a été bien fait ou pas, bien anticipé ou pas, mais dans l’action l’État a occupé une place centrale et sans doute évité une débâcle probable si la prise de décision avait été morcelée localement. Le « scandale » des masques en est d’ailleurs une bonne illustration, en compétence n’appartenant à personne en propre mais laissée à chacun pour soi… On voit le résultat.

Si l’État est un outil qui n’est lui-même pas à l’abri de dérives, et doit être contrôlé pour éviter un accaparement du pouvoir par des élites décadentes, l’espoir d’un avenir radieux et autogéré ne peut pas balayer d’un trait de plume l’existence fondamentale d’une autorité centrale, dans un contexte où la crise climatique et environnementale va ressembler à un « covid-19 permanent »… La formation précoce de structures étatiques dès l’apparition des premiers villages et des premières villes au néolithique, afin d’organiser la vie collective et assurer des besoins de base, est un phénomène tellement écrasant qu’on se demande bien comment on pourrait s’en passer dans nos sociétés au demeurant très peuplées (pourquoi pas du temps où la « France » comptait 500 000 habitants, mais maintenant?). Le succès et la longévité de l’empire romain est un bon exemple des prouesses que peut accomplir un « État » grâce à l’organisation, la planification, l’autorité, la répartition des tâches et l’essor énergétique qui s’en suit (lequel alimente un cycle continu de développement technique et artisanal par la spécialisation poussée du travail).

Si le besoin d’État va aller croissant, il faut aussi aborder la question du sentiment d’appartenance à la Nation qui en découle : il s’agit d’un sujet légèrement différent du rôle de l’État en tant qu’institution, mais qui me semble complémentaire tant la légitimité d’un État découle avant tout de l’adhésion « au drapeau » de sa population. L’écologie n’est à mon sens pas nécessairement antinomique du patriotisme, au contraire : sans doute un équilibre est à trouver entre patriotisme et adhésion à « la France », sans pour autant verser dans un nationalisme guerrier. De même un équilibre est à rechercher entre localisme mobilisateur et féodalité rampante. Dans un monde qui continue de se militariser et qui se dirige vers une « crise permanente » durant laquelle il faudra tenir fermement la barre, exclure la présence d’un État fort et d’un sentiment d’appartenance à un projet national supérieur est dangereux voire suicidaire, tout comme vouloir gommer un sentiment patriotique serein parce que l’histoire de la France (et de tout pays) est forcément parfois encombrante à ce propos. Sans chanter la marseillaise tous les matins, il faudra au contraire continuer de cultiver une adhésion sincère à la Nation, et s’assurer que l’État ne dérive pas, pour sa part, vers un pouvoir autocratique et tyrannique (et là aussi il y a du pain sur la planche…). Si la pilule du patriotisme est souvent difficile à faire avaler aux écologistes qui considèrent que l’État, la Nation (tout ça tout ça) sont des sujets de droite sans intérêt, et que ceux-ci s’écartent volontiers de ce terrain glissant au cours de leur randonnée, il y a je trouve une incohérence très nette dans le fait de revendiquer la démondialisation, vouloir une fabrication et consommation locales, etc. et de rejeter en même temps toute notion de patrie, de nation, d’identité et d’identification à quelque chose de supérieur.

La responsabilité dans ces équilibres incombe aussi largement aux élus locaux. En attendant de confier la gestion des régions à l’État (!), les édiles locaux doivent raison garder et ne pas nourrir les revendications autonomistes de plus en plus sonores de certaines régions ou territoires. Terminons par un exemple très actuel : est-il bien normal qu’une région comme la Bretagne, sans doute en quête d’une légitimité administrative et symbolique dans un paysage institutionnel méconnu du grand public, consacre en 2020 environ 65 millions d’euros « pour le rayonnement de la Bretagne et la vitalité culturelle bretonne » (budget primitif 2020), et seulement 100 000€ pour « s’adapter aux effets du changement climatique » ? Avec toute l’amitié que l’on a pour la culture bretonne et les spécificités locales qui font bien sûr la richesse de la France, comment cautionner un tel déséquilibre qui confine à la sécession, à tout le moins culturelle, dans une région où les revendications identitaires sont déjà anciennes et puissantes ? Que ferons-nous quand les régions françaises actuelles revendiqueront toutes leur autonomie ? Quel angélique peut-il croire que tout cela se passera pacifiquement ?

Si nous sommes encore loin de la féodalité médiévale (je force évidemment le trait), soyons vigilants à ce que le localisme institué par la décentralisation et porté en germe par la transition écologique ne franchisse pas certaines limites délétères pour la paix publique. Si vous n’êtes pas convaincus, renseignez-vous sur la « France » sous Saint-Louis ou Philippe le Bel… !

Idées, idéologies, opinions et culture : changer sans sombrer dans la guerre civile

Et, puisqu’il est question de paix publique, affirmons le dès à présent : s’il y a bien un fait qui remplit malheureusement les livres d’histoire, les guerres civiles font figure de premières nominées. Si le spectre de la guerre civile semble toujours lointain pour les contemporains tant une bataille rangée entre amis ou inconnus de la veille semble improbable, nous devons toujours avoir à l’esprit la plausibilité d’un tel déclenchement de violence. Ethnies qui ne se supportent plus, telle religion qui apparaît, telle autre qui disparaît, inégalités insupportables, chamailleries qui dérapent, idéologies incompatibles, incompréhensions incompressibles… la guerre civile est un fait que nous ne concevons plus à notre époque, puisque nous vivons en paix (sur le territoire français à tout le moins) grosso modo depuis la fin de la Seconde guerre mondiale. Nous agissons, nous pensons, nous vivons comme si cette paix allait toujours durer, quoi qu’il arrive, quoi qu’on dise, quoi qu’on pense.

Il ne faut pas se voiler la face : les changements profonds qu’induit une transition écologique urgente et ambitieuse, ou demain la gestion d’effondrements systémiques, portent nécessairement les graines de la dissension, de la division, des psychés brusquées par l’obligation de revoir ses croyances, remiser certains espoirs au placard, et débattre sans possibilité d’accord sur de nombreux sujets et comportements (légitimes pour les uns, déviants pour les autres, cf. toujours le fameux SUV). Le propos n’est pas d’affirmer qu’il ne faut pas mener à bien la transition écologique, car si les évènements ne sont pas pris en main, ils seront subis et ce sera pire. Simplement, il faut accepter que ce changement culturel de dizaines de millions de personnes soit déstabilisant, désorientant et ne se fasse pas en un claquement de doigts. L’époque de libération de la parole et de défense des droits que nous vivons génère forcément son lot de dissensions, d’idées perçues comme des agressions, de débat parfois véhéments. C’est pour moi un fait à ne pas négliger : les revendications qui « s’additionnent » aujourd’hui, indifféremment de leur légitimité, sont des sources non négligeables de conflit, d’opposition et de division. Anti-spécisme, féminisme, anti-mondialisation, anti-racisme, écologie, anti-homophobie, défense de minorités, anti-voiture, etc. sont autant de causes avec lesquelles je suis d’accord sur le fond, mais aussi source d’exaspération pour certains de nos concitoyens, et de sentiment d’agression par des catégories de la population. Cela est d’autant plus vif que l’ère d’abondance s’achève : s’il n’y a pas de mauvais manager en période faste, les tensions explosent en période de vache maigre, lorsqu’il s’agit non plus de distribuer des dividendes mais de répartir des moins-values.

Et c’est là qu’intervient le difficile exercice de la tolérance : comment appréhender celui ou celle qui veut rouler en SUV coûte que coûte, quand l’urgence est à notre porte ? Comment faire d’un raciste ou d’un homophobe notoire quelqu’un qui parvient à changer, à revoir ses croyances, ses acquis profonds, tout en sachant que l’envoyer en prison ou le vilipender en place publique ne le fera pas changer ? Le sentiment d’urgence vient trop souvent souffler sur les cendres de la tolérance, tant certains propos, agissements ou idées sont effectivement insupportables dans le contexte actuel. Mon observation des uns et des autres me laisse entrevoir une violence des actes et des propos de plus en plus forte, y compris en provenance du camps des « progressistes » et défenseurs de causes multiples. Twitter et autres réseaux sociaux en sont un lieu d’étude très intéressant, où des personnalités autorisées s’arrogent chaque jour le droit de condamner, vilipender, juger. Des mouvements insurrectionnels récents de type bonnets rouges, gilets jaunes, la sécession des « élites », les grèves déstabilisantes et de longue durée confirment que le ton monte, sans compter la circulation des armes, le renforcement de mouvements d’extrême droite, etc.

J’ai moi-même été régulièrement confronté, lors de conférences ou de débats publics auxquels j’ai participé (disons une bonne centaine de fois), à des gens qui se fichaient complètement du changement climatique ou de la pollution, et jouaient même la provocation. Nous connaissons tous cette personne qui nous fait bouillir quand elle commence à exposer ses vues sans argumentation solide, enchaînant les poncifs sur le climat, le végétarisme, les vélos, etc. Mais quel autre choix avons-nous que de continuer d’accueillir l’autre en tant qu’humain, et de ne pas se contenter de lancer à notre tour des phrases toutes faites, traiter d’abruti, ou envoyer des réponses tout autant péremptoires… ? C’est tentant, mais je pense que nous n’avons pas d’autre choix que de chercher à convaincre. Et on ne peut pas convaincre sans écouter, comprendre, accueillir, rester calme…

J’observe aussi que certains « arrosés » d’hier deviennent parfois allègrement les « arroseurs » d’aujourd’hui : j’ai régulièrement relevé des propos tout à fait misandres dans la bouche de féministes militantes, tout comme certains anti-spécistes virent à la misanthropie. Certains cyclistes sont pour leur part tout autant imbuvables et intransigeants que les automobilistes, et l’ambiance de certaines pistes cyclables parisiennes (que je parcours de long en large!) a parfois justement un avant-goût de guerre civile… Sans généraliser, toute cause a ses militants qui se noient dans une intransigeance inutile, contre-productive et franchissent à leur tour la ligne rouge du repli sur soi et du communautarisme.

Pour moi, le « gauchisme » (attention on rentre dans le dur) est effectivement devenu un obstacle réel à notre capacité à convaincre plus largement nos concitoyens. Je sais que ce terme est en général utilisé par nos adversaires, ces vieux bonhommes estampillés UMP qui n’ont que faire de l’écologie et du progrès social. Il est cependant de notre devoir de faire le ménage aussi dans notre propre camp, tant certains comportements peuvent être contre-productifs. Certaines personnalités en vue et adeptes de la tribunocratie autosatisfaite ainsi que des médias marqués « à gauche », sont devenus les champions de la leçon, de la bien-pensance qui m’est personnellement presque aussi insupportable que les obtus provocants de droite, tant elle dégouline de condescendance et de jugement : « en 2020 on ne peut plus dire ça », « OK boomer », « vous devriez avoir honte », « dire cela est inacceptable », « vous ne pensez pas que vous êtes réactionnaire ? », « je suis profondément choqué »… C’est souvent ainsi, par une intransigeance pédante, que le dialogue de sourds commence, et il n’y a personne pour rattraper l’autre. Le « gauchisme » bien-pensant de plateau télé qui empêche de débattre, de contester des analyses des minorités considérées comme légitimes et donc idolâtrées, ou d’utiliser des mots qui peuvent parfois sortir du cadre, est devenu un outil d’atonie du débat qui permet à des personnes « autorisées » de croire qu’elles ont gain de cause en empêchant l’interlocuteur de donner son avis, y compris quand il y a accord sur le fond. Je crois que je dois mes pires prises de bec à des gauchistes avec qui j’étais plutôt d’accord mais qui jouaient aux sémantistes tatillons, aux intellectuels brandissant des concepts douteux que je voulais questionner, qu’avec un droitier avec qui on peut aussi nourrir un débat correct. Hélas en matière de débat d’idées, empêcher quelqu’un de dire quelque chose à haute voix, ou l’inhiber dans le choix de ses mots, ne revient pas à l’avoir convaincu mais à le laisser mijoter un peu plus dans ses ressentis, ses ressassements et ses obsessions (pas sûr qu’on y gagne donc…).

Dans ce contexte d’urgence mais aussi de dogmatisme et d’esprit doctrinaire de la part de certains écolos et militants (tout comme des mouvements idéologiques auxquels nous nous opposons!), j’observe une montée de la violence qui se répand dans les agissements des uns et des autres les renvoyant dos à dos (gilets jaunes et polices, grand capital et écologistes, défenseurs des minorités et pourfendeurs des libertés, etc.). Si aujourd’hui on en reste encore souvent au ton qui monte sans en venir aux mains, cela sera-t-il encore le cas demain ? L’étincelle que fut la taxe carbone est un très bon exemple du déchaînement soudain qui peut survenir lorsque la goutte d’eau fait déborder le vase (étant évidemment rappelé que la mesure était mal fagotée et inégalitaire). Et la transition écologique est pavée de propositions extrêmement conflictuelles, comme celles qui touchent à la voiture (et bien sûr très nécessaires) comme la limitation à 80 ou 110km/h, ainsi que la réduction de la consommation de viande, l’instauration de taxes diverses, ou des interdictions symboliques (le fameux lâcher de ballons qui m’a valu quelques bons débats houleux tant il touche à des espoirs intimes comme le mariage, etc.). Pour couronner le tout, des simplifications médiatiques aberrantes et des éditorialistes souvent en grande forme ne nous facilitent pas non plus la tâche…

Bref. Que ferons-nous demain, si la mise en œuvre de telle ou telle mesure nécessaire vient à définitivement obscurcir la paix que nous connaissons depuis quelques décennies ? Ne faut-il pas placer la paix au-dessus de tous les autres impératifs, quitte à parfois ravaler sa salive et perdre un peu de temps ? Et en même temps comment protéger la paix lorsque la défense de l’environnement et des causes évoquées ci-avant ne peuvent être reportées à plus tard ? Faudra-t-il parfois céder à l’immobilisme, ou arbitrer entre conflit ouvert ou pourrissement climatique ? Les soirées électorales donnant la « victoire » aux écolos et aux idées progressistes me réjouissent, mais ont aussi souvent pour moi un goût amer tant les discours et fanfaronnades des nouveaux édiles sont insupportables, pédantes, dénuées d’humilité et d’esprit de paix et de concorde dont nous avons tant besoin.

Par ces lignes, je veux simplement vous alerter, chers lecteurs, chères lectrices, que la paix est toujours précaire, et que nous entrons dans une zone de turbulences où les arbitrages vont être serrés, difficiles, induisant souvent des effets négatifs dans un monde sous contrainte. Avec les meilleures intentions du monde, cette transition est elle-même un vivier de conflits et de tensions que nous devons prendre en compte. Les plus engagés et les plus militants doivent continuer d’œuvrer sans ternir leur radicalité (si vous croyez que je pense l’inverse, alors j’ai tout raté dans l’écriture de cet article!), mais aussi sans sombrer dans l’argumentation condescendante du « j’ai raison, tu as tort, je ne prends pas le temps de te dire pourquoi mais c’est ainsi ». En clair, il va falloir prendre un peu sur soi, parfois, pour éviter que tout le monde se tape dessus… Et surtout il faudra faire la différence entre Monsieur/Madame tout le monde qui a le droit d’avoir ses opinions, et le lobbyiste qui fait calancher une réforme utile pour son petit intérêt personnel. Bref, rappelons-nous l’esprit des lumières dont la France est si fière, qui a su tant bousculer les faits accomplis en si peu de temps sans abandonner, je crois, l’essence du changement : la tolérance, l’écoute, l’esprit d’argumentation et l’humanisme.

Bien sûr, si vous n’êtes pas d’accord ou que vous êtes « choqué », on en parle ! Vous avez mon compte Twitter et mon mail en contact 😉

A propos Thibault Turchet

Avocat de formation, responsable des affaires juridiques à Zero Waste France (ONG). Passionné par le droit de l'environnement, bloggeur régulier afin de décrypter le dessous des décisions de justice.
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2 commentaires pour Mener la transition écologique et culturelle en évitant la féodalité et la guerre civile

  1. Catherine Bette dit :

    Merci Thibault, j’ai beaucoup apprécié ton éclairage : respectons l’environnement ET nos voisins, même s’ils roulent en SUV 😉

  2. Bravo pour vos commentaires mesurés qui appellent à la paix fédératrice plutôt qu’à la guerre divisée entre communautés. Vous êtes un vrai « gauchiste » – au sens profond du terme, comme Rousseau ou Jaurès – comme ceux qui plus récemment se battaient pour qu’on fasse l’amour et pas la guerre. Hélas le gauchisme culturel si bien décrypté par Michel Onfray (qui s’est fait haïr de ce fait par tous les « faux » gauchistes et ostracisés par ces derniers de cette gauche-là qu’ils prétendent être la leur comme dans un tribunal politique soviétique – que dirait-on si la droite faisait pareil?) a pris le pas de la bien-pensance et nos contemporains ne savent plus penser à gauche comme jadis, ils objectent, ils jugent, ils condamnent sans considération pour l’autre parce qu’ils croient détenir la vérité comme jadis les fidèles des religions, enchaînés qu’ils sont par la doxa de leur communauté idéologique.

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