Démocrate et libertaire, mais pas Charlie : la combinaison possible ?

Après l’attentat (ou plutôt l’assassinat ?) perpétré contre Charlie Hebdo, nombreuses ont été les réactions. Le mouvement « Je suis Charlie » a été celui le plus largement soutenu et relayé par hommes politiques, médias et citoyens. Beaucoup y sont allés de leur billet et marque de soutien, mais ce n’est que très récemment que les voix discordantes parviennent à percer la chape de plomb qui a pesé sur l’interprétation des évènements et de la mobilisation qui s’en est suivie. Quittons un instant l’objet principal de ce blog pour revenir sur les évènements récents.

La question mérite d’être posée : pouvait-on ne pas être Charlie, et donc ne pas manifester le dimanche qui a suivi les faits ? Si l’on veut une véritable liberté d’expression, il semble difficile d’interdire que la question se pose. La réponse est donc : oui, on pouvait ne pas être Charlie. Mais pour quelles raisons ? En préambule et pour éviter d’avance la critique trop facile, il est évident qu’on ne peut que condamner un tel acte de violence, dramatique pour les personnes visées et en général pour la recherche de la paix et de la non-violence. Néanmoins, on ne peut obérer toute analyse critique, ce qui serait un comble pour la liberté d’expression qui se voulait être défendue.

Parlons d’abord violence. C’est certain, l’attaque a été violente. Mais n’est-elle pas, finalement, chose normale dans le système actuel ? Les média et tout particulièrement les chaines d’information continue ont largement surfé, comme d’habitude, sur la violence, le sang, le conflit, les armes… Ces média ont-ils pour autant pris la peine de parler de la violence de l’Etat sur ses propres citoyens ? Cet Etat qui tue des militants notamment écologistes ? Cet Etat qui instrumentalise l’armée et la « défense » pour piller les ressources de pays étrangers ? La violence n’est pas que celle du sang, c’est aussi celle de l’exploitation, de l’écrasement d’une majorité par une minorité, et les récents chiffres sur le partage de la richesse mondiale en témoignent : la violence est quotidienne dans notre société, et l’attaque contre Charlie Hebdo n’en est qu’une énième matérialisation. Ni la première, ni la dernière. Encore mieux, elle est le principal gagne-pain des médias de masse, puisque même lorsqu’il neige ou qu’il pleut, ce sont des termes belliqueux qui sont employés (« Il fait chaud, les fontaines sont prises d’assaut »…).

Si l’on doit retenir quelque chose de positif à la mobilisation populaire, on peut certainement se féliciter que, pendant quelques jours, des millions de personnes se soient indignées, aient défilé contre la guerre et pour certaines valeurs qui comptent, tout particulièrement la liberté et la démocratie. Mais n’est-il pas à craindre qu’en scandant la liberté d’expression et la démocratie, cette effusion d’indignation ne renforce pas un système qui n’a rien de libre ni de démocratique ? Quand on affirme que quelqu’un a « tué la liberté d’expression » en attaquant Charlie Hebdo, n’est-ce pas tenter de faire croire qu’elle existait au préalable ? La presse est-elle libre en France ? Il faut être bien désinformé pour le croire : propriété des médias de masse (télé, journaux, radios) par des groupes industriels ou financiers (Bouygues, Dassault, LVMH, Lagardère, Rothschild, etc.), aides massives de l’Etat à certains journaux au contenu plus de léger (télé 7 jours, Paris Match ou Closer qui reçoivent chaque années des centaines de milliers voire des millions d’euros…). Elle est belle la presse française !

Quant à la prétendue démocratie dans laquelle nous vivons, elle est bien en piteux état : non, élire des maîtres présélectionnés par des clans (des partis politiques, pardon) tous les cinq ans, sur des programmes quasiment identiques, n’a rien de démocratique. Aucun contrôle sur les membres du Parlement, encore moins sur les institutions européennes, bouffonnerie des chaises musicales gouvernementales à répétition… Notre démocratie est vermoulue par une classe politique qui ne représente qu’elle-même, complètement déconnectée de la réalité et de tout contrôle.

Les raisons de manifester étaient très diverses, et les raisons de défiler avancées par chacun parfois très différentes. Ce qui a cependant été largement entendu, c’est cette volonté d’être « unis », sans idéologie le temps de quelques heures. Là encore, cela est bien dommage et était prévisible. Faire croire aux gens qu’ils sont unis alors que jamais ils n’ont été si divisés, quel miracle ! Les hommes au pouvoir raniment continuellement la flamme de la division pour mieux régner : débats peu constructifs sur l’immigration, les religions, les fonctionnaires, les patrons, les salariés, les préférences sexuelles, l’écologie, etc. Tout est bon pour catégoriser et opposer et finalement, on voudrait nous faire croire que l’on serait tous unis ? Sauf pour taire tout débat de fond, difficile d’y voir une autre raison. Non, la réponse à apporter aux attaques contre Charlie Hebdo n’est pas « dépolitisée », sans idéologie comme le veut le système néolibéral qui prolifère justement sur l’absence d’idéologie constructive contradictoire. La réponse est politique, puisque ces évènements ne sont rien d’autres que la marque de la faillite de tout un système : celui du pillage permanent, de l’appropriation, de la guerre continue, d’une idée de « choc des civilisations » et de la division en général. Désidéologiser le débat, ce n’est pas apaiser les tensions, c’est taire l’opposition de ceux qui dénoncent véritablement les failles de notre système. Tout donc tout sauf démocratique.

En parlant d’idéologie, la vision néo-libérale n’est pourtant jamais loin, puisque c’est elle qui oriente les décisions prises par nos dirigeants. La diabolisation du Front national en est partie intégrante. C’est ainsi que, tout en « désidéologisant » le débat, en faisant croire aux gens qu’ils sont unis dans la souffrance, on pointe du doigt un parti (pour lequel je n’ai aucune attirance) dont la présence arrange pourtant les dirigeants en place. Parmi les avantages procurés au pouvoir dominant par une percée du FN, c’est d’abord la victoire de l’UMP en 2002, et peut-être celle du PS en 2017 si la division de la « droite » est suffisamment forte (car qui peut sérieusement penser que le FN pourra remporter ce genre d’élection ?). La diabolisation du Front national, c’est aussi laisser ce parti aborder de véritables questions, telle que le rôle de la France dans l’Union européenne, et d’agiter la menace fasciste pour mettre fin au débat sans en avoir discuté. La sortie de l’UE, pour ne prendre que cet exemple, est une proposition phare du FN : pour beaucoup, elle ne serait donc qu’une opinion d’extrême, et dont il ne doit pas être discuté ? La ficelle est un peu grosse, et il faudrait cesser de tomber dans le piège de la menace fasciste, qui emporte trop souvent et hélas même parmi la communauté écologiste, la conviction. Car le seul vrai fascisme, du moins le plus dangereux, est celui qui est déjà au pouvoir. Et pointer du doigt, c’est détourner l’attention.

On aura pu lire beaucoup de slogans pendant les quelques jours qui ont suivi les évènements : « ils ont tué Charlie Hebdo » par exemple. Comment ne pas faire le parallèle avec le célèbre « ils ont tué Jean Jaurès », suite à l’assassinat en 1914 d’un des rares pacifistes, mais dont la mort a été largement instrumentalisée pour… légitimer le conflit de 1914-1918.

On aura également fait étalage des forces de police applaudies par la population… Sans nier le fait que la police est souvent mise en danger dans l’exercice de ses fonctions ni renier l’utilité de certaines de ses missions, les militants et ceux qui manifestent régulièrement auront certainement pu se sentir frustrés de voir qu’on applaudit la gendarmerie ou les CRS, souvent aux premières loges pour empêcher les manifestations qui gênent vraiment (certes en tant qu’exécutants, mais acteurs tout de même). J’ai souvenir d’une mobilisation récente contre un incinérateur, projet ô combien inutile et couteux, où les CRS étaient presque aussi nombreux que la vingtaine de militants écologistes venus sur place, et qu’on a empêché de manifester devant le siège de l’institution publique votant ledit projet. On parlait de liberté d’expression ?

En réalité, le plus frustrant dans cette affaire, c’est de constater qu’il faut attendre un battement médiatique infernal et ce genre d’évènement certes dramatique pour que des gens se mobilisent. Des urgences, il en existe beaucoup : urgences climatique et écologique extrêmement préoccupantes et qui menacent directement la survie de l’humanité. Urgences sociales également : chaque jours un voire plusieurs SDF meurent en France dans la rue, des millions de familles sont mal logées et vivent dans une pauvreté extrême. Si l’indignation est certainement une bonne chose, comment ne pas enrager quand elle est si rare alors que devant nos yeux, il existe chaque jour des dizaines de raisons de s’indigner, et qu’elles ne mobilisent pas notamment car elles ne s’attirent pas la faveur des grands média ? Comment également ne pas être déçu quand ces évènements permettent finalement de soulager un peuple victime d’un certain malaise mais dont on rechigne évidemment à lui indiquer la source ? L’individu peu informé s’indigne car on le lui a intimé de le faire, et épuise finalement son énergie pour l’empêcher d’agir. Car s’indigner c’est bien, mais ça ne suffit pas. On peut espérer qu’une fraction des indignés franchira le pas de l’action personnelle puis du militantisme. Mais s’indigner sans agir pour changer le système n’apporte hélas pas grand-chose de bénéfique, si ce n’est de faire croire aux individus qu’ils se révoltent pour mieux annihiler leur capacité d’agir.

On passera rapidement sur la récupération de ces dizaines d’hommes politiques venus défendre des valeurs qu’ils souillent quotidiennement. Si la cote de popularité de quelques-uns de nos dirigeants semble remonter, nul doute que la récupération sera surtout interprétée par la population comme une trahison à mesure que les décisions prises iront contre l’esprit positif du « Je suis Charlie » dont beaucoup se sont épris. Et cela, on ne peut que s’en féliciter.

La meilleure des conclusions est certainement, pour l’occasion, un conseil bibliographique incontournable: « 1984 » de George Orwell. Ecrit en 1949, ce roman d’anticipation décrit les dangers d’une société du contrôle généralisée, de la terrible adoration inconsciente de la servitude par une majorité au profit d’une minorité. On y retrouve beaucoup des concepts qui sont partie intégrante de notre société actuelle : guerre permanente contre des forces étrangères que l’on ne connaît pas, le fameux télécrans où apparaît Big brother et ses émissions de propagande, le novlangue et le détournement du sens réel des mots pour empêcher toute discussion (République, liberté d’expression, démocratie…), les « deux minutes de la haine » quotidiennes… On ne pourra que faire le parallèle avec cet ouvrage si actuel, si clairvoyant et qui permet d’avoir un autre regard sur ces événements et la mobilisation qui s’en est suivie, sans obérer, dans un état d’esprit constructif, le bien qui pourrait en provenir.

Espérons ainsi que du bon sortira de tout cela : vous voulez que ça ne recommence pas, que notre société avance vers la paix et la fraternité ? Engagez-vous, pour une cause qui vous tient à cœur. Faites de la politique en dehors des partis politiques : en somme, devenez un citoyen qui se révolte et agit parce qu’il l’a décidé. Car en 1918 aussi, on disait que c’était la « der des ders ».

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A propos Thibault Turchet

Avocat de formation, chargé d'affaires réglementaires et relations institutionnelles à Zero Waste France (ONG). Passionné par le droit de l'environnement, bloggeur régulier afin de décrypter le dessous des décisions de justice.
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Un commentaire pour Démocrate et libertaire, mais pas Charlie : la combinaison possible ?

  1. Cuillé Manon dit :

    Merci Thibault pour cette belle analyse, que je n’ai pas pu moi même exprimer, faute de raisonnements bien construits…tes articles sont très inspirants et incarnent des convictions et valeurs fortes, avec un esprit réellement critique (dans lequel je me retrouve complètement ), et qui je trouve est assez rare, même dans les milieux écologistes /militantistes…donc merci pour ce partage et continue ! 🙂

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